ANNEE 1953
Claude Rogel vous recopie les coupures de journaux datant de 1953 (je le sais car un gars de ma section : Jean Lannou venait d’être affecté à bord le 1er Avril) et relatant l’histoire de ce sous-marin qui a fait la traversée Lorient Toulon en plongée. Ces articles sont de Jean LHERMITTE mais on ne peut savoir pour quel journal travaillait ce journaliste.
Parti de Lorient le 7 Avril, le sous-marin « Roland Morillot » a rallié Toulon en 13 Jours de plongée ininterrompue.
Il est 06H.30 quand les haut-parleurs diffusent sur le destroyer « Algérien » un ordre bref : « l’équipage aux postes de manœuvres ». L’hélice du navire brasse lourdement l’eau moirée de mazout, les amarres sont larguées et lentement, « l’Algérien » que commande le capitaine de corvette du Corps l’éloigne du quai milhaud. A la corne de son grand mât, flotte la marque du contre-amiral Rosset commandant le groupe d’action sous-marine (G.A.S.M.) qui est à bord ainsi que M. le Capitaine de frégate Dupont, commandant la première escadrille de sous-marins. Nous allons à la rencontre du « Roland Morillot » qui, ayant quitté Lorient le 7 avril dernier doit rallier Toulon après une traversée de treize jours effectuée entièrement en plongée. Le rendez vous est fixé à 9 Milles du Cap Sicié. Le ciel est bas et gris. La mer couleur plomb, que boursoufle une forte houle, n’est pas méchante du tout. La passe franchie, le destroyer roule doucement. Le vent est froid aussi s’emmitoufle -t-on dans une épaisse canadienne molletonnée que l’on nous à prêtée et l’on attend.
Un tournant dans la navigation sous-marine
L’amiral Rosset, grand , mince, le visage allongé, le nez aigu, œil reflétant l’énergie, va familièrement de l’un à l’autre. Ce qui fait le charme de l’Amiral Rosset, c’est son amabilité et sa simplicité. Une simplicité qui n’est ni apprêtée, ni feinte, mais au contraire, la plus naturelle du monde comme l’est celle du capitaine de Frégate Dupont. Nous écoutons le capitaine de Frégate Dupont, sous-marinier expérimenté et qui a derrière lui de très nombreuses heures de plongée. De la conversation à bâtons rompus que nous eûmes avec lui, nous avons retenu ceci, qui venait d’une personnalité telle que lui, revêt une importance particulière.
Le « Roland-Morillot » marque un tournant dans l’histoire de la navigation sous-marine. Il représente un nouveau chaînon manquant entre le sous-marin classique et le sous-marin permanent.
Le sous-marin classique naviguait en plongée le jour. La nuit, il faisait surface et rechargeait ses batteries afin de pouvoir plonger de nouveau le lendemain.
Le sous-marin permanent, lui, navigue en plongée continuellement. En outre, sa vitesse est plus élevée en plongée qu’en surface. Son maximum est, en surface de 13 nœuds et en plongée, de 16 nœuds.
Ces sous-marins dits « du type 21 » ont été construits par les allemands dans les derniers mois de la guerre. A l’armistice ils en possédaient 130 mais qui n’étaient qu’au stade des essais. Deux ont été expérimentés par les américains, deux autres par les anglais. Par la suite, tous les quatre furent démantelés. Actuellement, il n’en existe qu’un seul en activité : le « S-613 » qui fut le « 2518 » avant d’être le « Roland Morillot ». En septembre 1949, le « 2518 » établit en plongée la liaison Lorient Toulon en Dix Sept jours. Devenu le « Roland Morillot »il va battre son propre record et l’abaisser à Treize jours.
Le Schnorckel
Le sous-marin navigue au « schnorckel ». Qu’est ce que le « schnorckel » ?
Les submersibles utilisent en surface leurs moteurs Diesels. Les moteurs électriques sont réservés à la navigation en plongée. Ils exigent d’énormes batteries d’accumulateurs très lourdes, rapidement épuisées, ce qui ne permet au bâtiment qu’un faible rayon d’action l’obligeant à faire surface et à utiliser les moteurs diesel pour les recharger.
Pour pallier à ces inconvénients, qui, en temps de guerre font repérer les sous-marins, les allemands mirent au point le « schnorckel », c’est un mât télescopique ou rabattable qui atteint quinze mètres de haut. Il renferme deux tubes, l’un pour l’évacuation des gaz d’échappement des Diesels, l’autre, pour l’admission d’air. Cette double cheminée permet au sous-marin de respirer. Une sorte de résille métallique entoure la tête de l’appareil, émergeant seule de l’eau et brouillant le repérage.
Une soupape automatique permet d’éviter que les paquets de mer n’envahissent l’intérieur du sous-marin. Le « schnorckel » résout le problème de l’aération qui est le principal problème des sous-marins.
Le « Roland-Morillot » est exact au rendez-vous.
La côte Toulonnaise ne forme plus à l’horizon qu’une sinueuse ligne grise, tranchant à peine quand, par endroits, elle ne se confond pas avec le ciel. L’ «Algérien » tourne en rond, roulant fortement à chaque virage qu’il amorce. Un « Catalina » de la marine le survole à basse altitude.
A 10H.45 un jeune enseigne dévale la passerelle et lance : Le sous-marin vient de nous annoncer par phonie qu’il nous a aperçu. Il est par là. « Et de sa main, il balaie un large tour d’horizon.
L’ «Algérien » a stoppé ses machines. Il roule bord sur bord. Sur la passerelle, l’Amiral Rosset, jumelles aux yeux, fouille la mer. C’est alors qu’un bruit familier se fait entendre, il évoque à s’y méprendre, avec son bruit rauque de gorge, le chant d’une poule qui vient de pondre.
C’est L’ASDIC, appareil qui encastré dans la quille du navire, recherche et repère les sous-marins. Le bruit que nous percevons n’est autre que l’écho sonore provoqué par les ondes qu’émet l’ASDIC fouillant le fond de la mer.
11H 20 ; Un second-maître détecteur émerge de sa cabine. « On l’a accroché à l’ASDIC, il est au 290 babord, » termes pour nous quelque peu énigmatiques, mais qu’à bord, tout le monde comprend. L’amiral est plus clair : » Il est là… » Notre regard suit la direction de sa main. « Il manœuvre pour aller à tribord » et de l’index pointé comme une flèche, il dessine le mouvement qu’il a ordonné.
Les minutes passent. Encore le second-maître : » Il vient vers nous » Puis, c’est le haut-parleur qui mugit : » Le sous-marin passe à 1000 yards (900 mètres environ) par le travers de notre avant.
Le Voilà,
Soudain une exclamation : « Le voilà »
A 800 yards en avant de l’ « Algérien », un minuscule trait noir sur les vagues. C’est le périscope du « Roland-Morillot » il disparaît peu après pour, réapparaître quelques minutes plus tard.
Encore le haut-parleur : « Le sous-marin va faire surface à 800 yards par le travers tribord ».
Brusquement, il surgit. Il est 11H.28. Sa proue, effilée comme la lame d’un poignard, crève les flots, pointe vers le ciel dans un vaste jaillissement d’écume, puis disparaît. La coiffe du kiosque émerge immédiatement après. Lentement, le bâtiment fait surface s’éloignant de l’ «Algérien ».
Le destroyer à remis en marche ses machines. Sa vitesse augmente. Il rejoint bientôt le sous-marin qui, maintenant navigue à sa gauche. Sur le kiosque se distingue une silhouette. Celle du lieutenant de vaisseau Pierre Emeury, commandant le sous-marin. « Garde-à-vous bâbord !» L’équipage se range à la bande cependant que l‘ «Algérien » défile le long du « Morillot ».Et maintenant, en route pour Toulon.
La réception offerte par l’amiral Rosset au carré des officiers fût des plus charmantes. La Marine, ce fut une fois de plus prouvé, est une grande dame qui sait recevoir ses hôtes.
A bord du « Roland-Marillot.
Le « Roland-Morillot » franchit la passe, pénètre dans la darse de Missiessy, s’accoste accouplé au vénérable « Béarn ». De l’écoutille, qu’une main impatiente a ouverte, l’équipage se rue sur le pont. Les matelots sont en bleu de chauffe et arborent pour la plupart une superbe barbe taillée en collier.
Première opération : La distribution du courrier. Du temps que le vaguemestre descendu du « Béarn » est assailli par une nuée de cols bleus, nous abordons le commandant Emeury. Il est jeune, a le cheveu blond l’œil frais et les joues roses. Il est natif de Paris, mais demeure à Toulon. Marié, il est père de deux garçons, Patrick (7 ans) et Hervé (3 ans). Les questions fusent : »Vos impressions, commandant ? comment s’est déroulée la traversée ? Il sourit.
- Mais tout a très bien marché. Nous avons appareillé de Lorient le 7 avril à 09H00 du matin, nous avons plongé à 11H30. Nouveau sourire. –Et nous avons fait surface ce matin, à 11H28, battant de quatre jours le record établi en 1949 par le « 2518 » qui est, comme vous le savez, le « Roland-Morillot ». Il nous présente son Etat-Major. D’abord, son second, le lieutenant de vaisseau Danièlou, puis l’officier torpilleur Thomas, l’enseigne de vaisseau Menesson et enfin, le toubib le médecin de 2ème classe Dréan.
Entre 60 et 120 Mètres
Nous revenons à la charge : «La vie à bord ». Il répond modestement : - Elle était certes monotone, mais c’était celle que l’on mène en temps ordinaire, à bord de tous les sous-marins. Nous avons navigué comme un bateau ordinaire. Le jour nous naviguions au « Schnorckel » à 15 mètres . La nuit, nous rentrions notre « cheminée » et naviguions en plongée profonde, évoluant entre 60 et 120 mètres. L’équipage a parfaitement tenu le coup et n’a nullement souffert de sa claustration. Nous avions d’ailleurs pas mal de loisirs. D’abord, le cinéma. Chaque soir, on transforma pour cela la salle des torpilles. Les films projetés : « Plum-Plum Tralala », « Adorable Catherine », « Le gang des Tractions Avant ». « mes hommes doivent les connaître par cœur, car chacun d’eux furent projetés plusieurs fois. La bibliothèque ne manqua pas comme vous vous en doutez d’amateurs.
« En plongée profonde, on mettait le « Phono » à contribution. « Vous voyez ; cela n’a rien eu d’extraordinaire… un seul pépin, si l’on peut dire ; le matelot Guérini souffrit au dixième jour de la traversée d’une terrible rage de dents. Notre toubib l’en guérit avec deux cachets d’aspirine (Sic).
« La température variait entre 23 et 26 degrés. Mais je vous le répète, personne ne flancha. Ce ne fût nullement fatigant.
« Les huit premiers jours, l’équipage eut à ses repas des légumes frais , conservés dans notre chambre froide. Les conserves ensuite, leur succédèrent.
« Notre vitesse moyenne fut ,le jour de 6,5 nœuds, la nuit de 7 nœuds. La distance que nous avons parcourue depuis Lorient avec des crochets à Casablanca et Oran est de 1656 Milles marins.
« Un dernier détail : Le plus jeune matelot n’a que 18 ans et demi. C’est la première fois qu’il embarque à bord d’un sous-marin. Ses débuts sont prometteurs.
Avec l’équipage.
Par une échelle raide, nous descendons à l’intérieur du sous-marin et allons par les coursives.
Voici le quartier-maître Jean Save . Il est grand, a les moustaches tombantes et à le visage ironique. C’est le journaliste du bord. Il est en effet rédacteur en chef de la gazette du « Roland-Morillot ». C’est très certainement le plus petit journal du monde puisqu’il ne tire qu’à …7 exemplaires. Nous avons sous les yeux le dernier numéro daté du dimanche 19 Avril. Il a pour titre « onariv’gazette » , comme les matelots et est truffé de jeux de mots dont on devine le sens. Parmi les soixante quatre hommes qui forment l’équipage, beaucoup de Bretons, naturellement comme les matelots Le Guen et Le Mith natif de l’île d’Ouessant. Celui-ci nous a déclaré : « Dès que nous avons mis le nez à l’air, beaucoup d’entre nous ont été saisis de légers tremblements, une sorte de réaction qui n’a pas duré.
Il y a aussi des parisiens, des Niçois et…. Un seul marseillais : le second-maître mécanicienCollin né à Allauch et demeurant à Marseille boulevard Raspail.
La cuisine est miniature. Elle doit mesurer 1,5m sur 80 cm.. Le cuistot est un vétéran du « Roland-Morillot. Il est un des rares à avoir été de ceux qui accomplirent la première liaison Lorient – Toulon. C’est le quartier-maître de 1ère classe Daine de Dinan. Avec lui est la jolie chienne « fifi » qui a six ans de sous-marin.
La performance du « Roland-Morillot » n’est certes pas unique au monde, mais elle prouve tout au moins une chose d’importance : Nos équipages sont supérieurement entraînés et sont aptes à accomplir les plus difficiles missions.
Les caractéristiques du « Roland-Morillot »
Le « Roland-Morillot » est l’ancien sous-marin allemand U-2518, du type XXI, le submersible au long cours le plus perfectionné de la dernière guerre. Déplaçant 1600 Tonnes, ayant 76,6 m de long et 6,5 m de large, sa propulsion est assurée par deux moteurs Diesel, deux moteurs électriques de 5000 CV et deux autres moteurs électriques silencieux pour éviter le repérage en cas d’attaque. Vitesse en surface : 13 nœuds, vitesse de plongée :8 nœuds, rayon d’action 37 000 Kms, soit presque le tour de la terre. Armé de 4 canons antiaériens de 37mm. Sa puissance d’attaque est constituée par 25 torpilles de 533mm. Qui font de lui un redoutable corsaire.
Le Roland-Morillot
- Un paquet et demi de « Gauloises » par jour, dit-il. Or il est archi défendu de fumer à bord d’un sous-marin en plongée. Question de vie ou de mort. Les batteries, en effet, dégagent de l’Hydrogène qui, au contact de l’oxygène constitue un mélange détonnant. La moindre flamme, la moindre étincelle peuvent provoquer une catastrophe. Comme on le voit, il faut avoir bien des vertus pour être sous-marinier. Mais arrivé au port, en toute quiétude maintenant, Pozzo Di Borgo fume ses deux paquets de « Gauloises » par jour.
Il y a à bord du « Roland-Morillot », un personnage aussi ancien dans son emploi que le cuisinier Donne : c’est la chienne « Fifi ». Elle est à bord depuis Sept ans. Elle n’a rien d’une chienne de luxe. Elle serait plutôt bâtarde de chez bâtard. Mais ce qui la sauve c’est d’être mascotte du sous-marin. Ce voyage du « Roland-Morillot » constitue non pas un record, mais une épreuve d’endurance, d’entraînement tout à fait remarquable. Sur sa performance 1949, le « Roland-Morillot a gagné plus de quatre jours.
Cet ancien sous-marin allemand a été soigneusement révisé et les hommes qui le mènent en sont aujourd’hui parfaitement maîtres. Le « Roland-Morillot » est un des cinq sous-marins construits par les allemands à la fin de la guerre. Deux bateaux de même type ont été expérimentés par les américains, deux autres par les anglais. Mais tous les quatre, après examen, ont été démantelés. La France, pauvre en sous-marins àa gardé celui qui lui est revenu et dont elle vient de tirer un magnifique succès.

La Carte du trajet du Sous-Marin Debout, près du lieutenant de Vaisseau Emeury,
commandant le « Roland-morillot », le capitaine de
commandant la 1ère Escadrille de sous-Marins.
Je vous montrerai prochainement d’autres coupures du Journal
«Le Provençal» relatant cette traversée.